Par Amadou KEITA, Analyste et Consultant en Sécurité Internationale
L’histoire entre la Guinée et la Sierra Leone ne se résume ni à des épisodes de tensions ni à des controverses diplomatiques ponctuelles. Elle s’inscrit dans une trajectoire plus profonde, faite d’interdépendance géographique, de solidarité politique et d’enjeux sécuritaires communs. Deux pays voisins ne partagent pas seulement une frontière ; ils partagent un destin stratégique.
Il convient de rappeler, avec lucidité et sans passion, que la Guinée a, à plusieurs moments critiques, contribué à la stabilisation de la Sierra Leone.
En 1972, lorsque le pouvoir du président Siaka Stevens fut menacé par une tentative de coup d’État, l’appui guinéen a permis d’éviter un effondrement institutionnel aux conséquences régionales incalculables.
En 1992, face à la chute du régime du président Joseph Saidu Momoh, la Guinée a servi de terre d’accueil et de repli stratégique, démontrant une fois encore la profondeur des liens entre les deux États.
En 1997, après le renversement du président Ahmad Tejan Kabbah, la Guinée, sous l’autorité du président Lansana Conté, engagea ses forces aux côtés de la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) pour restaurer l’ordre constitutionnel. Cette intervention s’inscrivait dans une logique de sécurité collective et de prévention de la contagion des conflits.
Ces rappels historiques ne doivent pas être instrumentalisés. Ils constituent plutôt une mémoire stratégique utile pour éclairer le présent.
Aujourd’hui, les défis sécuritaires ont évolué : criminalité transfrontalière, trafics illicites, menaces asymétriques, manipulations informationnelles et tensions frontalières sporadiques. Dans ce contexte, toute escalade verbale ou opérationnelle entre deux armées voisines serait une erreur stratégique majeure.
Aux autorités militaires guinéennes et sierra-léonaises, trois principes méritent d’être réaffirmés :
1. La retenue stratégique est une force, non une faiblesse.
La démonstration de puissance ne doit jamais supplanter l’intelligence opérationnelle. La maîtrise de soi est un attribut des armées professionnelles.
2. La coopération frontalière doit être institutionnalisée.
Des mécanismes permanents de communication entre états-majors, des commissions mixtes de sécurité et des patrouilles conjointes peuvent prévenir les incidents avant qu’ils ne dégénèrent.
3. La sécurité est indivisible.
L’instabilité de l’un fragilise l’autre. La frontière n’est pas seulement une ligne de séparation ; elle peut devenir un espace de coordination sécuritaire et de confiance mutuelle.
Pour un avenir fondé sur la confiance
Les générations actuelles d’officiers supérieurs ont la responsabilité historique de transformer les héritages du passé en opportunités de coopération. Il ne s’agit plus d’intervenir chez l’autre, mais de construire ensemble un dispositif régional robuste, aligné sur les principes de la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest et sur les standards internationaux de gestion des crises.
La maturité stratégique commande aujourd’hui le dialogue discret plutôt que la confrontation publique, la coordination opérationnelle plutôt que la suspicion, et la vision à long terme plutôt que les réactions émotionnelles.
La Guinée et la Sierra Leone ont déjà prouvé que leur histoire pouvait être un levier de solidarité. Il appartient désormais à leurs autorités militaires de faire de cette mémoire un socle de stabilité durable.
Car en matière de sécurité régionale, la véritable victoire n’est pas militaire elle est préventive.
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